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EXTRAIT (Chapitre 3)

Les lumières de la ville étaient déjà presque toutes éteintes. Seul l'avant-dernier étage de l'immeuble de Canal 8 était encore illuminé. Lorsque j'entrai dans le bâtiment, j'adressai à peine un regard au vigile. Il regardait une série américaine en fumant une cigarette. J'introduisis mon badge dans la borne et la barrière en verre s'ouvrit. Je m'engouffrai dans l'ascenseur et montai directement au 9e étage. Les locaux étaient vides. Silencieux. Le bureau de Paul Jonquille se trouvait au fond du couloir.

- Pourquoi est-ce que tu me fais venir si tard ?, demandai-je d'entrée de jeu.
- C'est à cause du Liban..., commença mon rédacteur en chef.

Le Liban : 1975-1985, dix ans de guerre civile déjà. Les affrontements entre les milices musulmanes et chrétiennes n'en finissent pas. La Syrie intervient en 1976. Puis c'est au tour d'Israël de s'en mêler. Même si son armée venait de se retirer du Liban, il occupait toujours la partie sud du territoire, la zone dite « de sécurité ».

- Mais on n'a plus une seule équipe au Liban..., ajoutai-je, sans comprendre ce qu'il avait en tête.
- C'est bien ça le problème. Avec toutes les prises d'otages, le ministère des Affaires étrangères nous a quasiment interdit d'envoyer des journalistes là-bas. Pourtant, on ne peut pas ne pas couvrir le Liban...

Effectivement, les milices musulmanes - et principalement le Hezbollah - multipliaient les prises d'otages occidentaux. Première victime, le vice président de l'université américaine de Beyrouth. En 1983, vingt otages occidentaux avaient été enlevés, dont quatre Français, deux diplomates, Marcel Carton et Marcel Fontaine, un jeune chercheur, Michel Seurat, et un journaliste de L'Événement du Jeudi, Jean-Paul Kaufman. En 1984, quatorze Occidentaux avaient également été faits prisonniers, dont quatre membres d'une équipe de tournage d'Antenne 2, Philippe Rochot, Georges Hansen, Aurel Cornéa et Jean-Louis Normandin. Enfin, en 1985, neuf ressortissants de pays occidentaux avaient été enlevés, dont le journaliste français indépendant Roger Auque.

- Où veux-tu en venir, Paul ?, demandai-je.
- Quand le diplomate français Marcel Fontaine a été enlevé il y a deux ans, le commando islamiste avait également embarqué sa fille. Tu sais pourquoi elle a été libérée ?
- Si je me souviens bien, il n'avait pas donné d'explication.
- Exact. Mais on a déduit par la suite que les ravisseurs ne savaient pas comment se comporter avec un otage féminin. Incapables de gérer une telle situation, ils ont préféré la libérer.

La détention d'une femme par des hommes est très difficile à gérer pour des islamistes. Les extrémistes musulmans ne condamnent-ils pas toute forme de mixité ? Mais je ne comprenais pas vraiment pourquoi mon rédacteur en chef m'avait demandé de venir à la rédaction à une heure si tardive pour parler de la stratégie des extrémistes moyen-orientaux. Quoique... Je commençais à me faire une petite idée, mais je n'osais pas y croire.

- Tu vois où je veux en venir maintenant ?, poursuivit le rédacteur en chef.
- Tu m'envoies au Liban ?
- Exactement. Dans l'idéal, il faudrait que tu nous fasses trois ou quatre sujets par semaine, en fonction de l'actu. Et ce qui serait génial, c'est que tu puisses entrer en contact avec les otages français pour nous donner des nouvelles.

Mon c½ur fit un bond. J'étais surexcitée. Enfin ! Le moment, le grand moment, que j'avais tellement attendu se présentait à moi. Me voilà propulsée reporter de guerre ! En partance pour le Liban ! J'allais leur montrer, à tous, de quoi j'étais capable. J'en avais les larmes aux yeux. A ce moment précis, je ne pensais même plus à ma dispute avec Baptiste, à ses menaces. Je l'avais oublié... Ma carrière prenait un nouveau tournant. Il s'agissait de bien le négocier, histoire de ne pas partir dans le décor et d'être définitivement évincée de la course pour une petite erreur de pilotage. Surtout je n'étais pas dupe : si le rédacteur en chef m'envoyait au Liban, ce n'était pas pour mon talent, ce n'était pas parce qu'il croyait en moi, mais simplement parce qu'il n'avait pas le choix...

Pierre, mon cadreur, avait lui aussi été convoqué. C'était avec lui que je partais. Dans l'idéal, il aurait fallu que je parte avec une... camerawoman. Mais à la rédaction, tous les caméramans étaient des hommes. Paul espérait simplement que la présence d'une femme dans l'équipe serait un élément modérateur. Pierre et moi écoutions attentivement les instructions. Mais nous n'étions pas seuls dans la rédaction. Deux journalistes, Stéphane et Xavier, travaillaient encore aux bureaux voisins. Ils entendaient la conversation. Et ils ne se privèrent pas d'intervenir.
- Quoi ? Tu es devenu fou, Paul ? Tu ne vas quand même pas envoyer une gonzesse au Liban ! C'est à Xavier ou à moi de partir ! Mais sûrement pas à la petite minette !, hurla Stéphane, fou de rage.

- C'est vrai, Paul. C'est ridicule. Tu l'imagines avec ses jupettes et ses talons aiguilles pataugeant dans la boue ? Tu l'imagines au milieu des militaires, avec des mecs qui n'ont pas vu de nanas depuis deux ans ? Ça va être un beau bordel, tiens !, enchaîna le fameux Xavier.
- En plus, elle ne va rien y comprendre. C'est hyper technique. Elle n'y connaît rien en arsenal de guerre. Elle va être larguée, c'est sûr.
- Elle va se faire casser la gueule, c'est tout ce qu'elle va gagner !, continuaient-ils à tour de rôle.
- Merci de la confiance que vous me portez. J'apprécie beaucoup. Et c'est tellement agréable de se sentir soutenue par ses collègues !, me défendis-je.
- Je n'ai pas le choix. Il faut tenter le tout pour le tout. Je ne sais pas si la « petite minette » sera capable de faire des reportages de votre niveau, Stéphane et Xavier, mais je ne vois pas d'autres solutions. Envoyer un homme, c'est leur donner un nouvel otage, conclut le rédacteur en chef.

# Postato lunedì 05 giugno 2006 05:56

Modificato giovedì 08 giugno 2006 06:15

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