Si j'avais choisi le journalisme, ce n'était pas un hasard. C'était avant tout par héritage. Mon père était lui-même grand reporter. A l'âge où l'on raconte des histoires aux enfants, il me parlait déjà de ses aventures de journaliste. Et j'étais fascinée. Subjuguée. Dès six ans, je savais que je serais journaliste. Pour autant, mes débuts dans la profession n'avaient pas été un long fleuve tranquille.
En 1979, à peine sortie de mon école de journalisme, du haut de mes vingt ans, je m'étais lancée à la conquête du marché du travail. « Passionnée et travailleuse invétérée » selon mes professeurs, j'avais frappé à toutes les portes des grands journaux et des rédactions audiovisuelles. Sans succès. Et j'étais tombée de haut. Anne, mon unique amie de promotion, les autres élèves étant tous des garçons, s'était résolue, quant à elle, à accepter, en désespoir de cause, un poste dans un magazine féminin, elle, la spécialiste des conflits du Moyen-Orient. Nous avons alors pris une décision cruciale : sacrifier notre longue chevelure sur l'autel du travail. Pour paraître plus crédibles, nous étions convaincues qu'il fallait renoncer à notre féminité. Le look garçonne était peut-être notre meilleur allié. Nos chaussures à talons finirent enfouies au fond d'un placard, ainsi que nos mini-jupes. Nous avons dévalisé les magasins, achetant autant de pantalons et de chaussures basses que notre porte-monnaie nous le permettait. Ainsi, nous pensions multiplier nos chances d'entrer dans une rédaction digne de ce nom. Nous en étions persuadées. Pourtant, l'été approchait, et je n'avais toujours pas décroché de stage de fin d'études.
Cela n'avait rien de très surprenant. Le marché de l'emploi dans son ensemble ne se portait pas bien. La France s'enlisait dans la crise. Plus d'un million de personnes se retrouvaient demandeurs d'emploi. Mais je me heurtais surtout à des obstacles plus spécifiques au journalisme. Dans ces années-là, le métier restait éminemment masculin. Même mon père avait trouvé surprenante ma décision d'être reporter.
- Chérie, tu sais que je suis fier de toi. Tu es quelqu'un de brillant. Mais le grand reportage, ce n'est pas un métier pour une femme. Je t'assure ! C'est un truc d'hommes. Comme la guerre. On se bat pour l'information. On ne se fait pas de cadeaux..., m'avait-il prévenue lorsque j'avais obtenu mon diplôme de journalisme.
- Les femmes ont tout à fait leur place dans le journalisme. Je te ferais remarquer qu'à la fin des années 60, plusieurs femmes sont entrées à L'Express : Catherine Nay, Michèle Cotta... Elles ont du talent. Et c'est Françoise Giroud qui a fondé le « newsmagazine » avec Jean-Jacques Servan Schreiber !
- D'accord, je ne suis pas contre les femmes journalistes. Mais c'est quand même mieux d'être dans le bureau d'une chaîne de télévision ou d'un magazine à Paris que de crapahuter au Viêtnam !
- Tu as toujours réponse à tout ! C'est fatiguant !
- Ma chérie, c'est un fait. Vous, les femmes, vous vous occupez très bien des questions de santé, d'éducation, de famille, de décoration, de mode, et, éventuellement, de politique. Mais vous n'êtes pas faites pour le grand reportage. C'est tout.
C'était onze ans après la « révolution » de Mai 1968... C'était hier dans l'une des démocraties les plus évoluées du monde, dans une sphère sociale réputée avancée. Mais, pour la femme, ce n'était pas encore l'émancipation professionnelle. Pas même l'égalité des chances. La société était ainsi faite : les femmes n'avaient pas accès aux avant-postes, aux responsabilités, aux plus hautes marches des podiums. Dans la presse comme ailleurs, elles restaient « les petites mains ». Et celles qui étaient journalistes n'étaient certainement pas reporters de guerre. On ne voyait quasiment aucune femme dans les services étranger des rédactions. Seules quelques rares exceptions se retrouvaient dans les zones de conflit. C'était anormal et injuste. J'étais éc½urée, révoltée par cet état de fait. Le grand reportage était une citadelle à conquérir pour les femmes journalistes à l'aube des années 80. Et non des moindres. La chasse gardée de ces messieurs. En effet, dès la fin du XIXe, le grand reportage s'était imposé comme la discipline la plus noble de la profession. Le public admirait les grands reporters pour leur plume, leur liberté, leur courage à toute épreuve. Grâce à ces héros des temps modernes, le journalisme avait reçu ses lettres de noblesse... Et moi, je voulais m'attaquer à cette citadelle.
C'était peut-être cela qui me plaisait : briser les tabous, faire tomber les barrières, devenir la Jeanne d'Arc du grand reportage, la Marie Curie de l'information. Laisser mon nom dans l'Histoire. Un défi aussi excitant qu'incertain. Un rêve de gamine. Mais j'y croyais. Je jurais, avec emphase, que rien ne me ferait renoncer à cet objectif. L'ascension de cette montagne serait semée d'embûches. Je le savais. Mais j'atteindrais le sommet. Peu importait le prix à payer. Je sacrifierais tout pour y arriver. Je ferais partie, moi aussi, de cette élite à laquelle mon père appartenait. Bien qu'élevée dans une famille éclairée, j'avais toujours eu conscience du poids des traditions qui écrasait la société. Jusqu'aux années 60, beaucoup de femmes restaient confinées aux tâches ménagères et à l'éducation des enfants. Ma mère ne dérogeait point à la règle. En épouse modèle, elle avait abandonné ses études dès l'obtention de son baccalauréat pour devenir femme au foyer. Ainsi, elle avait suivi librement son grand reporter de mari dans ses pérégrinations, du Maroc à la Colombie, au gré des événements. Je vis le jour à Bogota, mais dès ma quatrième année, mes parents regagnèrent la France afin de m'offrir une scolarité de qualité. Fille unique, j'ai porté sur mes épaules durant toute mon enfance et mon adolescence le poids des ambitions que mes parents nourrissaient pour moi. Ainsi décidèrent-ils que leur bébé ferait des études supérieures, quitte à ce que je sois l'une des rares étudiantes d'une université peuplée de garçons. Cependant, mon père aurait préféré me voir avocate ou médecin. Peu importe, pourvu qu'il s'agisse d'une place bien tranquille dans un bureau...
Cet été-là, je réussis, par miracle, à décrocher in extremis un stage au journal Le Matinal, une référence en matière de journalisme. Je débordais d'énergie et de motivation, et j'entendais bien prouver à toute la rédaction mes qualités professionnelles. À ma plus grande joie, j'avais été affectée au service de politique étrangère. Mais, dès le premier jour, je compris que ce stage ne se révélerait pas à la hauteur de mes espérances. J'étais propulsée dans la fosse aux lions, jetée en pâture à des collègues masculins qui n'attendaient qu'une seule chose : le moment idéal pour me faire vaciller.